Pratiques journalistiques et nouvelles technologies. Recherche sur les jeunes journalistes roumains

Romina SURUGIU
Université de Bucarest
romina.surugiu@fjsc.ro

Sorin LAZAR
Université de Bucarest
Cristina ILCO

 

Abstract:

The common belief of researchers is that the new technologies of information and communication have changed the practice of journalism and that this trend is at its very beginning. The aim of the paper is to determine in what way the new technologies have modified the professional practice of Romanian young journalists and their professional identity, on one hand, and, on the other hand, how the new technologies have altered the domain of journalistic communication. To fulfill this aim, we interviewed young journalists who use new technologies in their work for legacy and digital media companies.  

Keywords: journalistic communication, practice of journalism, new technologies, young journalists. 

 

 Introduction 

Un survol sur la littérature académique classique sur l’identité des journalistes montre que les journalistes ont toujours eu une identité professionnelle fluide. Le terme « journaliste » a commencé à être utilisé en France à l’époque de la Révolution française et en Angleterre aux environs de 1830. Néanmoins, de nombreuses pratiques professionnelles étaient en place pour une période de temps plus longue (Agnès, 2011; Conboy, 2004). En commençant par les débats en France sur la condition de journaliste (le fameux débat sur la carte de presse) et en passant par les recherches sur le domaine du journalisme dans la littérature académique, une difficulté se manifestait toujours: comment trouver une définition claire pour les journalistes et leurs pratiques professionnels.

Les recherches menées en France dans les années 1990 indiquent qu’on opère avec une définition peu rigoureuse de la profession et que cette situation inconvenable découle, d’une part, de la variété des activités journalistiques et, de l’autre part, de la complexité de communication journalistique. Comme D. Ruellan l’expliquait:

En fait, en ne précisant pas rigoureusement ses missions, cette fluidité place le journalisme dans une position mal définie, sur les frontières de multiples et interdépendants et (partiellement) fermés domaines: la recherche scientifique, la philosophie, la sociologie, la politique, l’art littéraire, le divertissement, le show-business, etc., enrichissantes et influentes comme position sociale, où elle bénéficie du crédit de chaque genre, sans les restrictions de spécialisation. (Ruellan, 1993 : 242)

À son tour, J. LeBohec y ajoute une réflexion similaire, tout en apportant une touche saisissante: « contrairement à tout ce que nous pourrions penser, personne n’a eu la moindre idée de la façon de définir le journalisme et les journalistes ».  (LeBohec, 2000 : 192).

Dans l’espace anglo-saxon, les chercheurs (Conboy, 2004; McQuail, 1987; McNair, 1998; Spichal, Sparks, 1994; Tunstall, 1971; Van Zoonen, 1998; Zelizer, 2004) ont expliqué que les journalistes ont une occupation fluide, avec de nombreux avatars, avec une diversité de genres et des compétences pratiques et techniques impliquées. La profession de journaliste, qui n’est pas une activité routinière ou conventionnelle, est également liée à l’idée de création artistique (Holmes, Nice, 2012: 58). Le débat « c’est un métier ou une profession? » était en place lorsque les nouvelles technologies de la communication en ligne/numérique sont apparues (pour une discussion plus ample, voir Surugiu, 2016).

Aujourd’hui, une partie toujours plus importante de la production médiatique est due à des journalistes qui travaillent dans des situations atypiques (Gollmitzer, 2013). Ils travaillent dans des conditions non-standardisées. Ils sont pigistes ou freelancers, ils travaillent à la maison, ils sont entraînés dans de longs internships. Le développement en ligne a eu des nombreuses conséquences inattendues pour les journalistes: ils doivent apprendre par eux-mêmes les techniques de travail, afin de produire de nombreuses versions d’un article pour différents plateformes média, et de produire trois fois plus de contenu journalistique qu’il y a vingt ans (Holmes et Nice, 2012).

Les journalistes sont présentés par leurs syndicats comme des professionnels « timides », « fatigués », avec une faible estime de soi, soumis à de changements permanents tels  insécurité de l’emploi, multiplication des contrats e travail à court terme, travail temporaire et indépendant, diminution des salaires, problèmes liés à la concentration des médias dans des groupes de communication mondialisés (Cushion, 2007).

En Roumanie, la peur est le mot-clé pour cent journalistes interviewés dans une étude réalisée en 2015 par le Centre du Journalisme Independent – une de plus importantes organisations professionnelles roumaines (CJI, 2015). La concentration de la propriété dans des médias roumains est une réalité des plus de dix dernières années; parmi ses conséquences, une tendance croissante à investir dans le journalisme soft et dans le divertissement (Preoteasa 2011, Roşca, 2012). En même temps, le Rapport de pays sur les médias numériques (Preoteasa et al., 2010) et les données de l’Institut national de statistique (INS, 2014) montrent que les technologies mobiles et les ordinateurs ont connu une croissance rapide en Roumanie; la numérisation a eu un impact majeur sur le lectorat, avec plus de 83 pour cent des utilisateurs d’Internet à lire quotidiennement les nouvelles en ligne sur une base quotidienne. En 2015, selon les données de facebrands.ro, 8,2 millions de Roumains utilisent le Facebook. Le nombre d’utilisateurs a augmenté plus de trois fois depuis 2011 (http://www.facebrands.ro/blog/2015/11/8-2-milioane-conturi-utilizator-facebook-romania/).

Cet article prospecte comment les NTIC changent les pratiques professionnelles des journalistes, leur perspective sur le domaine de la communication journalistique et sur leur identité professionnelle. La recherche est basée sur douze entretiens semi-directifs avec des jeunes journalistes roumains (considérés plus susceptibles d’utiliser au maximum les NTIC) qui travaillent dans les médias traditionnels et dans les médias digitaux.

 

Pratiques journalistiques et nouvelles technologies 

Les pratiques journalistiques sont des actions répétées, entreprises par les journalistes dans leur travail, réglementées par des procédures internes (codes de pratique). Les pratiques journalistiques sont, donc, des activités professionnelles qui culminent dans un produit journalistique. Les principes du journalisme constituent l’ensemble de règles générales sur la façon dont les journalistes feraient, idéalement, un produit journalistique. Les pratiques journalistiques s’intètrent dans le contexte plus large des pratiques sociales, définies comme des « systèmes d’actions reproductibles, structurées et socialement imposées par rapport aux rôles sociaux formulés explicitement dans les prescriptions sociales et comportementales au niveau de représentation sociale. » (Curelaru, 2006 : 174)

Les codes de bonnes pratiques journalistiques aux États-Unis soulignent que le public jugera les journalistes pour ce qu’ils font, et non pas pour ce qu’ils croient (cf . Newport News Daily Press: Déclaration de l’éthique journalistique, www.asne.org). Les pratiques journalistiques sont donc attachées à la crédibilité de la profession. Selon les codes mentionnés, la pratique du journalisme concerne les rapports avec les sources d’information, la façon dont les sujets sont choisis et la responsabilité du journaliste envers la communauté.

Contrairement aux principes du journalisme qui se traduisent par des règles claires sur le travail du journaliste, les pratiques journalistiques impliquent de nombreuses variables, en fonction des caractéristiques de l’événement et des conditions générales de travail des journalistes (pressions éditoriales ou pressions managériales).

Les recherches ont montré que, en général, le contenu des médias est plus influencé par des routines que par des choix personnels ou idéologiques des journalistes. Il s’agit de facteurs comme la nécessité d’une production continue, en répondant aux attentes du public, le manque de temps et de ressources (McQuail, 1999: 189-190). Les journalistes travaillent dans des communautés de pratiques (community of practice), c’est pourquoi ils ont tendance à s’enrôler dans l’idéologie professionnelle du journalisme tel qu’il est pratiqué dans une entreprise particulière (Deuze, Lewis, 2013).

Les pratiques journalistiques dévoilent actuellement les modifications provoquées par l’accès généralisé aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Comme E. Darras l’explique,

La redéfinition du journalisme, de ses produits, de ses formations, de ses conditions d’accès, de son économie, de ses cadres de l’entendement professionnel […] est en cours. Car au-delà des seuls journalistes bénéficiaires du sésame de la carte de presse, ce sont bel et bien les frontières qui reculent et les hiérarchies du champ de l’information qui se transforment en profondeur. La redéfinition de l’excellence et de la valeur professionnelle est l’enjeu d’une lutte entre l’ancien et le nouveau, entre « marchands » et « déontologues », logiques de maximisation des audiences utiles et logiques d’offre, entre généralistes et spécialistes, entre privé et public, entre télécommunication et information, etc. La profession s’adapte. (Darras, 2009 : 11)

La recherche sur la relation entre pratiques journalistiques et NTIC explore le concept de boundary work (Carlson, 2015), travail de frontière, qui relève la tension entre inclusion et exclusion des pratiques par les journalistes. On discute aujourd’hui sur la légitimité des frontières du journalisme ; suite aux Wikileaks, Facebook, journalisme citoyen (Ottovordemgentschenfelde, 2014)… Ce sont justement la fluidité des champs journalistiques susmentionnés et la perméabilité de la communication journalistique aux nouvelles technologies (le télégraphe autrefois, l’Internet de nos jours) qui animent les discussions sur les frontières changeantes des pratiques journalistiques.

D’après M. Carlson (2015: 10-11), il existe trois situations possibles: l’inclusion, l’exclusion et la protection de l’autonomie. L’inclusion des pratiques professionnels nouvelles se réfère à l’utilisation de plateformes telles Twitter ou Facebook pour la collecte des nouvelles et comme espaces pour la communication journalistique. Le blogging devient une partie de journalisme professionnel. L’exclusion propose de stigmatiser les pratiques déviantes, comme les partis-pris journalistiques, les pratiques de type « paparazzi » ou « pack journalism » et le contenu tabloïd. Pour la protection de l’autonomie, les journalistes essayent d’imposer des limites pour les informations de type relations publiques, publicité ou journalisme citoyen. Selon l’auteur cité, des bonnes pratiques doivent être définies plus clairement pour protéger les journalistes.

En Roumanie, une recherche qualitative menée entre 2012 et 2013 par M. Lazăr a relevé que les journalistes en ligne partagent « un discours de type “professionnalisme classique” et ne souhaitent pas élargir la réflexion déontologique au-delà des frontières marquées par la légitimité journalistique ». (Lazăr, 2014: 38-39) Il s’agit d’une attitude d’exclusion, qui est motivée par l’attachement aux valeurs professionnelles traditionnelles.

 

Méthode 

Les recherches sur les journalistes roumains peuvent être présentées sur deux axes: (1) formation – pratiques journalistiques – culture professionnelle (Coman, 2004, Vasilendiuc, 2009, Bădău, 2010), (2) NTIC – pratique journalistique – normes – déontologie (Lazăr, 2014, Lazăr et Radu, 2012, Surugiu et Radu, 2009).

Notre contribution se propose d’inclure dans le deuxième axe présenté une discussion sur la relation entre les NTIC et l’identité des journalistes, leurs pratiques professionnelles et conditions de travail.

La recherche, qui n’est pas représentative, mais exploratoire, est faite sur 12 jeunes journalistes roumains (22-28 ans), 8 femmes et 4 hommes (voir Table 1). La démarche est qualitative et se fonde sur l’entretien semi-directif avec les journalistes qui travaillent dans les médias traditionnels et dans les médias digitaux. Les entretiens se sont déroulés face à face et le guide d’entretien a comporté des questions ouvertes sur trois thèmes: a) la définition du journalisme; b) l’influence sur les pratiques journalistiques de l’explosion des NTIC et des réseaux sociaux, c) les conditions de travail.

 

Table 1 – Les entretiens 

Entretien Lieu de travail Sexe Age Attitude à propos des NTIC
E1 TV – non specifié féminin 22 Neutre
E2 GQ féminin 24 Optimiste
E3 Iqads.ro féminin 26 Sceptique
E4 a1.ro féminin 23 Neutre
E5 observatorulph.ro masculine 25 Neutre
E6 Adevarul.ro masculine 23 Sceptique
E7 Digi 24 féminin 28 Sceptique
E8 Prima TV masculine 25 Optimiste
E9 Mediafax Group féminin 23 Sceptique
E10 b1.ro féminin 26 Neutre
E11 Wallstreet.ro féminin 26 Sceptique
E12 Pigiste pour la presse sportive masculine 23 Optimiste

 

Les entretiens faits en langue roumaine ont été réalisés entre 2012 et 2015 par les auteurs et par des étudiants à la Faculté de Journalisme et des Sciences de la Communication (Université de Bucarest): Monica Mihaela Matei (M.M.E.), Ioana Tănase, Adelina Comșa, Andreea Bădoiu, Florentina-Claudia Constantin, Liudmila Cernat, Cătălin Nae, Ana-Maria Ciucă.

Pour garder l’anonymat exigé par la majorité des répondants, on a utilisé seulement les informations portant sur le lieu de travail, le sexe et l’âge. Les fragments cités dans le texte ont été traduits en français par les auteurs de l’article.

Pour créer le contexte de la recherche, l’un des auteurs, Sorin Lazăr, a identifié les tendances du journalisme en ligne en Roumanie. L’analyse se fonde sur l’étude des principaux journaux roumains imprimés et en ligne, en deux périodes: 2000-2001 et 2014-2015 (Table 2).

 

Table 2 – Journalisme en ligne, tendances en Roumanie 

Tendances 2000-2001  Tendances 2014-2015 
– Tendance à la régionalisation, selon le modèle de la presse écrite (les Bucarestois voulaient lire des infos sur la capitale).

– Actualisation périodique des infos.

– Actualisation des sites avant la parution de la version traditionnelle.

– Manque des signes de ponctuation, ce qui parfois rendait l’info illisible.

– Absence des signatures pour les articles en ligne.

– Utilisation de plus en plus fréquente des avantages des multimédias (Shock Wave Flash)

– Utilisation du Side Bar.

– Introduction des opinions des lecteurs.

– Mélange des registres de langue.

 – Tendance à la régionalisation, pour attirer de la publicité.

– Actualisation périodique avec des produits médiatiques de qualité.

– Présence des signatures, mais articles brefs inspirés par une seule source d’information.

– Utilisation d’éléments multimédias comme accroches (petits films avec des animaux).

– Utilisation de systèmes de gestion d’information (Content Management Systems).

– Préoccupation à monétiser l’UGC (User Generated Content).

– Riche activité des forums, avec des trolls sponsorisés par les partis politiques.

 

Analyse des entretiens

Les entretiens offrent un diagnostic du journalisme en Roumanie, rendent compte du statut et de l’évolution du métier. À travers ces entretiens, nous voyons comment l’évolution technologique a déterminé des mutations concernant les pratiques journalistiques, face à ses multiples enjeux et défis: la publicité, les liens sociaux, la responsabilité du journaliste ou le public cible; cependant, ces mutations ne sont pas dramatiques et ne déterminent pas une crise systémique du journalisme. Les témoignages nous font comprendre en quelque sorte comment se fait le glissement d’un début romantique du journalisme à une réalité plus dure.

 

Une activité professionnelle difficile, une identité fragile

Les débuts du journaliste sont pareils à l’activité d’une petite fourmi ouvrière, obligée à rédiger une quantité faramineuse de « petites nouvelles » qui rapportaient mieux que les « main stories ». C’est le témoignage d’une jeune femme qui travaille actuellement dans la télévision : « Je ne me sens pas du tout sous pression, sauf que je dois présenter la nouvelle avant tous mes autres collègues. C’est tout. » (E1).

Quant à son identité professionnelle, la journaliste explique avec ironie:

Je suis un nègre sur la plantation. Le patron de la plantation change, le nègre reste. On ne peut pas donner des définitions bohèmes. Nous devons faire notre travail, pour atteindre le public… Quand je fais cela, oui, je suis journaliste, si je vendais, je serais commerçante. Voilà. Finalement, je me considère journaliste, car j’ai une carte de presse, donc je le suis. (E1)

L’ironie est un moyen utilisé par les journalistes interviewés pour commenter une situation moins favorable. Il exprime l’écart entre leurs attentes et la réalité professionnelle. Les contrats de travail sont offerts par des groupes médias après de longs stages de pratique non rémunérés. La tendance est à employer des journalistes pendant une période limitée. Il y a des cas où les salaires ne sont pas payés à temps. Il y a même une peur de discuter ces situations, les journalistes en essayant de les résoudre toutes seuls.

Je peux paraître dramatique, mais je ne suis plus satisfaite de la condition du journaliste et elle ne me semble plus si digne que je l’imaginais quand j’étudiais pour faire partie de la profession. La qualité souffre souvent devant la quantité à cause de l’en ligne, mais il y a à coup sûr des projets en ligne qui savent comme respecter cette profession et lui rendre honneur. (E10)

Néanmoins, les jeunes journalistes interviewés rejettent la possibilité de faire partie des organisations professionnelles ou des syndicats. Il y a, d’un côté, la pression des collègues qui embrassent tous l’individualisme professionnel et qui sont très compétitifs, et, de l’autre, une méfiance à l’égard de ces institutions, qui n’est pas expliquée ou motivée par les journalistes interviewés.

Des messieurs [… ] d’un syndicat de journalistes m’appelaient souvent. J’ai écrit, à un certain moment, plusieurs articles sur l’identité professionnelle du journaliste et me voilà en relation avec eux. Ils m’ont invité à faire partie du syndicat, mais je ne suis pas une personne qui entre dans des organisations et, comme journaliste,… je ne sais pas. Je ne sais pas si cette organisation est représentative pour tous les journalistes pour m’y joindre. (E7)

L’analyse relève que le journaliste est pourvu de deux âmes qui s’efforcent de coexister, d’un côté, le désir d’avoir de l’indépendance et d’exploiter au maximum ses ressources personelles, la flexibilité du travail (aspect mentionné également dans les travaux académiques sur les métiers créatifs: de Peuter, 2014, Hesmondhalgh et Baker, 2011, Frunzaru et Ivan, 2011), de l’autre, la soumission aux contraintes de la société néolibérale, avec tous ses enjeux et défis sociaux et économiques :

  • le recours au contrat à courte durée,
  • la frontière floue entre le statut des collaborateurs et des employés,
  • l’instabilité financière, le rapport précaire entre durée de travail et rémunération,
  • le caractère non négociable des contrats de travail, qui sont préréglés,
  • la motivation du journaliste, en baisse au boulot,
  • le refus d’adhérer à des organisations professionnelles et à des syndicats,
  • les pressions politiques sur les journalistes,
  • les pressions internes (managers et départements de ventes encouragent la soumission aux demandes des agences de relations publiques ou de publicité),
  • la pratique de recevoir de petits cadeaux ou des voyages gratuits et d’autres privilèges qui sont douteux du point de vue déontologique.

 

Usage des nouvelles technologies

L’attitude à l’égard des nouvelles technologies est neutre ou sceptique. Les jeunes journalistes ne semblent pas très enthousiasmés par les possibilités offertes par les nouvelles technologies. Pour certaines personnes, les NTIC sont si naturelles qu’elles ne sentent pas le besoin d’expliquer, pour d’autres les NTIC sont un obstacle pour un journalisme de qualité. Mais tous sont d’accord que le journalisme en ligne est l’avenir.

Ce qui nous a tous bouleversés, c’est que dans les publications en ligne on doit présenter très rapidement les nouvelles, par exemple, le communiqué de presse qui arrive doit être vite transmis… et il n’y a plus de temps à réfléchir à ce qu’il faut vraiment transmettre. Je voudrais avoir plus de temps pour des interviews, des analyses, je me rends compte que je publie toutes sortes de petites nouvelles et après, disons, je ne me les rappelle plus, ne me souviens pas sur qui et quoi j’ai écrit,  rien ne reste… (E11)

Interviewé 2 : Je pense que les NTIC sont devenues une habitude beaucoup de temps avant que je ne commence à travailler ici. Si quelque chose devient une habitude, logiquement devient aussi une nécessité.

MME : Qu’est-ce qui tu crois qu’il aurait été différent en pratique si tu avais travaillé dans un magazine en 2000 par exemple?

Interviewé 2 : En 2000, j’étais élève à l’école. Je ne peux que deviner: cela aurait supposé plus de travail sur le terrain; les sujets auraient été plus ternes et limités (au moins pour le public de GQ, tel que je le connais). Le style aurait été plus fleuri. (E2)

Les techniques et les outils de travail classiques sont très valorisés parce qu’ils garantissent un contenu de qualité. Le recours à ces techniques et outils est de plus en plus rare. Le carnet d’adresses a été remplacé par les smart-phones. Le bloc-notes est parfois utilisé comme back-up pour l’ordinateur portable ou tablette. Les photos doivent être envoyées en temps réel.

En effet, le temps devient la plus importante pression externe. En pratique, les journalistes en ligne n’ont pas un deadline, tous est conçu comme une activité continue. Plusieurs journalistes numériques ont expliqué qu’ils travaillent en équipe, afin de couvrir pratiquement les vingt-quatre heures du jour, toute la semaine. Pendant la nuit, ils surveillent les talk-shows et les débats TV, et ils écrivent des histoires courtes sur les plus importantes déclarations politiques. Le travail semble continu, le nombre d’or du métier étant « 40 pour cent de mon temps de travail – au bureau, 40 pour cent chez moi, et 20 pour cent sur le terrain » (E2).

Ils sont généralement dans la situation d’exécuter des tâches rédactionnelles tard le soir ou tôt le matin (mettant à jour les données sur le wall de Facebook, Google+, Twitter, documentant des histoires sur l’Internet et transcrivant des entretiens). Ils font du journalisme assis. Certains d’entre eux déploient également la documentation sur le terrain. Ils écrivent souvent de brèves nouvelles (ils rédigent rarement des articles plus complexes), prennent des photos et réalisent de courts métrages, conçoivent même des cartes ou des infographiques. Il s’ensuit une nostalgie du journal imprimé et de la télévision analogue.

Très peu de gens font encore du journalisme de qualité. Pour moi, il est devenu travail déployé dans le bureau, où le journaliste cherche des informations sur les sites externes, informations qu’il adapte après. Il est vrai, maintenant il est très important de fournir rapidement l’information, mais de nombreux journalistes n’ont plus la satisfaction d’engendrer des testes marqués de leur griffe. Qui plus est, beaucoup ont recours à toutes sortes de trucs pour faire du traffic en ligne, parce que c’est ce qu’on demande. S’il n’y a pas de visites sur le site, il n’y a pas de publicité, donc pas de revenus. (E4)

La documentation en ligne est le bénéfice principal des nouvelles technologies. Les journalistes utilisent des sites spécialisés ou des sites d’entreprise, les interviews sont faites par e-mail et les sources d’informations sont contactées à l’aide du Facebook.

Chez les jeunes journalistes on identifie une tendance à conserver l’autonomie professionnelle qui de manifeste par le désir (peu matérialisé, d’ailleurs) de limiter les informations venues par l’intermédiaire des relations publiques ou de la publicité et par une sorte de rejet à l’égard du journalisme citoyen.

On sent plutôt la menace des blogs. Il y a des journalistes qui écrivent sur leurs blogs ou d’anciens journalistes qui sont blogueurs et qui ont de bonnes relations avec certaines compagnies […] Voilà, il y a là une menace, parce qu’ils sont informés avant nous-mêmes […] Et en parlant du Facebook, beaucoup d’entreprises annoncent leurs changements sur le Facebook ou le Twitter, et c’est une grande menace […], parce que on ne peut pas visiter toute la journée ces réseaux. (E11)

L’analyse relève quelques tendances:

– incapacité à se détacher des techniques classiques, surtout au niveau du journalisme d’investigation, utilisation de la boite électronique qui complète et articule la recherche sur l’Internet;

– développement du journalisme en ligne, travail de secrétaire, du copier coller en général, donc d’un pseudo-journalisme;

– commodité du desk journalism, moins couteux également;

– plus de ruse réclamée en ligne: « Le défi, c’est de pouvoir vendre un contenu de qualité, tout en entrant en compétition avec un contenu médiocre déjà existant. » (E 2)

Les journalistes reconnaissent aussi l’existence de nouvelles pratiques journalistiques, mais ils ne cherchent pas à établir les causes des dernières évolutions en la matière. Selon eux, les journalistes ne sont pas en quête de nouvelles, mais ils confectionnent des nouvelles à partir de communiqués de presse, de messages du type Facebook, des blogs et des débats politiques télévisés.

 

Conclusion

Nous avons tenté d’esquisser en quelques lignes une perspective professionnelle sur les instruments de la pratique journalistique actuelle (en termes de collecte d’informations, d’évaluation et de traitement de l’information) et une perspective critique qui s’appuie sur les défis professionnels générés par les NTIC. Notre but a été de comprendre la logique d’un système de production et de communication de l’information dont le produit final est construit selon des principes traditionnels sur un support tout nouveau (digital). Nous sommes partis de témoignages particuliers sur les pratiques professionnelles pour inviter à une réflexion plus générale.

En termes des pratiques journalistiques, le traditionnel se conjugue avec le nouveau, dans un mélange de routines professionnelles qui met l’accent sur la rapidité de l’acte journalistique et sur son efficacité en termes de coûts. Les jeunes journalistes sont les auteurs d’une véritable inflation de petites nouvelles qui inondent les news sites. Ils n’ont pas la maîtrise ou le savoir-faire réclamés par la production de grands produits médiatiques (reportage, enquête, entretien), et n’ont pas la possibilité d’évoluer dans ce direction.

Les jeunes journalistes partagent une identité professionnelle fragile, en travaillant pour des entreprises médias très solides. Alors, le facteur économique a aussi son importance dans le contexte du développement des nouvelles pratiques journalistiques.

En ce qui concerne l’avenir du journalisme, l’idée générale est que le statut du métier deviendra toujours plus flou. L’avenir en ligne de la presse n’est pas forcément un avenir caractérisé par un haut degré de certitude. Les nouvelles générations de journalistes devront s’intégrer dans des logiques communicationnelles et industrielles en articulant harmonieusement outils technologiques, contenus et responsabilité sociale. La plupart des personnes interviewées croient que les contenus journalistiques véhiculés par eux possèdent la capacité d’influencer les publics de manière positive. Cela représente une sorte de motivation intrinsèque. Notre discussion a eu aussi des implications sur la communication journalistique: pour un contenu de qualité, responsable vers le public, il faut des communicateurs (des journalistes) avec une identité plus claire et avec des conditions de travail meilleures.

 

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